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Le prix de la pellicule - La Salamandre
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Cet article fait partie du dossier

L’oiseau papillon

Le prix de la pellicule

Il y a trente ans, dans les Préalpes vaudoises, il a été le premier à tirer le portrait de l'oiseau vertical. Visite à un précurseur.

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Il a fallu beaucoup de ténacité à Eugene Huttenmoser pour parvenir à photographier le tichodrome échelette en première mondiale. / © Eugene Huttenmoser

Quand il découvre le dessin du tichodrome échelette dans le Guide Peterson des oiseaux d'Europe, Eugène Huttenmoser se dit tout simplement « Celui-là, je le veux ! » Nous sommes au début des années 1980. A l'époque, personne n'est encore parvenu à ramener des images de qualité d'un oiseau peu connu et réputé inaccessible. De plus, les prises de vue sont infiniment plus difficiles à réaliser qu'aujourd'hui. La pellicule coûte cher. Le numérique n'est pas encore passé par là. Et il n'y a ni autofocus, ni moteur pour déclencher en rafale, ni stabilisateur optique. Juste une immense patience, des bonnes cordes et un vieux boîtier increvable. Voici les armes d'Eugène Huttenmoser contre la falaise.

Années 1980: Le photographe Eugène Huttenmoser en pleine action sur une paroi rocheuses des Préalpes vaudoises.

Génie des poulies

Nous sommes au cœur des Préalpes vaudoises, à Leysin, dans l'appartement que l'installateur en chauffage à la retraite partage avec sa femme et coéquipière Marguerite. « Nous nous sommes mariés il y a 51 ans. Nous sommes venus ensemble à Aigle, puis ici. » Au mur, des grands tirages de ses photos et un trophée de bouquetin trouvé mort et ramené à la maison aussi discrètement qu'un braconnier.
Assis dans un canapé face aux montagnes qu'il connaît comme sa poche, Eugène raconte son enfance à Saint-Gall, son apprentissage de chauffagiste, son goût pour la bricole et surtout sa fascination pour la photo et pour la montagne. « Je n'aime pas l'eau, la plaine. Il y a des moustiques, des tiques, des gens partout. La [montagne](Montagne http:/www.salamandre.ovh/environnement/montagne/), c'est le calme, la tranquillité. Mais rien ne sert d'y courir deux lièvres à la fois. J'aime me fixer un défi et m'y concentrer, des années durant s'il le faut. » Ainsi parvient-il à réaliser des images rares, souvent en bricolant des systèmes de déclenchement complexes avec ficelles et poulies. La photo d'écureuil en plein vol suspendue dans un cadre au salon lui a demandé deux étés de travail. Il a d'abord fallu apprivoiser des animaux avant de les faire sauter exactement là où son dispositif devait déclencher l'image.

S'accrocher à la verticale

Le tichodrome, pas besoin de le dresser. L'oiseau n'a pas peur de l'homme. En revanche, il faut se pendre dans des parois verticales. « Pendant à peu près 20 ans, je m'y suis mis chaque printemps. J'ai trouvé des amis montagnards qui m'ont appris à m'installer, à percer la roche, à m'amarrer correctement. Quelquefois, ça a marché et l'oiseau est venu tout près de moi. » Evidemment, il ne faut pas avoir peur du vide, être prêt à s'aventurer sur des falaises de plusieurs dizaines de mètres de haut, bien s'amarrer et protéger la corde d'éventuelles chutes de pierre. « J'ai toujours fait confiance à mon matériel. » S'il n'est pas nécessaire de se cacher pour approcher le tichodrome, le Vaudois d'adoption opère néanmoins avec la plus grande discrétion. Il veut éviter qu'on lui vole son matériel ou, pire, qu'on exploite ses bons coins. Souvent, sa femme l'attend en bas de la falaise en tricotant des chaussettes. Elle surveille les mouvements de son oiseau et donne des indications à son mari suspendu sur son escarpolette.

Eugene Huttenmoser en train de photographier le tichodrome

Notoriété mondiale

La ténacité paie. Eugène Huttenmoser ramène des images alors totalement inédites du tichodrome en plein vol, en train de chanter ou de nicher. Regardez au chapitre tichodrome du très prestigieux Handbook of the Birds of the World. La moitié des photos sont signées Huttenmoser. Elles ont toutes été prises dans des parois rocheuses entre Les Diablerets et Leysin. « Je ne travaille que dans la région. Cela ne m'intéresse pas d'aller ailleurs et de griller de l'essence. Il y a tout ce que je veux dans les montagnes tout autour de chez moi. Le tichodrome, le bouquetin, le lagopède et même le lynx que je ne suis pas encore parvenu à photographier. » S'il n'a jamais eu peur, il y a eu une fois tout de même un problème. Un jour, alors qu'il était suspendu à sa corde et regardait au-dessus de lui, le grimpeur a reçu une petite pierre entre le nez et la bouche. Sous la violence du choc, il tombe dans les pommes et reste probablement inconscient une vingtaine de minutes. Son prussik lui sauve la vie. C'est une simple cordelette enroulée en spirale autour de la corde principale qui bloque en cas de chute. Grâce à elle, il descend de 50 centimètres à peine.
Une fois réveillé, Eugène continue ses prises de vue, mais il finit par redescendre à cause de la douleur et du sang qui coule. Aujourd'hui encore, à 73 ans, il garde une cicatrice en souvenir de cet incident. La marque du tichodrome.

Eugene Huttenmoser / © Gilbert Hayoz

Eugene Huttenmoser

Le photographe précurseur

  • 1939 : naissance à Saint-Gall, dans le nord-est de la Suisse.
  • 1958 : termine son apprentissage de monteur en chauffage.
  • 1962 : déménage avec sa femme Marguerite à Aigle, au pied des montagnes vaudoises.
  • 1979 : pour ses 40 ans, se fixe le défi de photographier le tichodrome. Il y consacre 20 printemps.
  • 1999 : retraite et déménagement à Leysin, à la montagne.
  • 2005 : publie chez Slatkine L'envol, nature secrète des Alpes sauvages une très belle synthèse de son travail photographique.
Couverture de La Salamandre n°217

Cet article est extrait de la Revue Salamandre

n° 217  Août - Septembre 2013
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